Flocons bleus

Paris, je ne t’aime pas, je te l’ai déjà dit et je te le répète à l’envi. Même si autrefois j’ai pu te dire que je t’aimais, le désamour est arrivé au fil du temps. Je préfère regarder les milliers de chrysanthèmes alignés dans les champs, ceux-là même qui viendront fleurir les tombes dans un mois, et respirer cet air si doux, chargé des odeurs de la terre, si pleins de promesses et de surprises, dans mon petit coin de banlieue, pas trop proche de toi, mais pas trop éloigné non plus, juste ce qu’on appelle « la bonne distance ».

Déjà ce vendredi après-midi, je m’étais préparé à te revoir avec une certaine angoisse, ou plutôt une légère appréhension, comme une ancienne amante avec qui j’aurais prévu un rendez-vous ; j’aurais pu y aller préparé, douché, avec des vêtements frais, parfumé et rasé de près, comme pour célébrer nos retrouvailles dans un écrin de perfection, où chaque détail retravaillé aurait été comme un signe à peine masqué de rédemption, mais je suis un apostat convaincu et délivré de toi. Cet amour perdu ne se retrouvera jamais, je peux te l’assurer, car rien ne ressemblera plus à ce qu’il était, ce serait se tromper mutuellement, je te l’assure. Couché sur le côté sur mon canapé, tentant de récupérer de nuits trop courtes, le dos au soleil dans mon salon, je me laissais encore caresser la peau brunie par un souffle léger, à mi-chemin entre un courant d’air tiède et la tentation d’un rayon chargé de douceur. Un café fumant dans la lumière oblique, les pages de Viet Thanh Nguyen qui s’égrènent dans un rythme imperceptible, et je replonge dans la torpeur d’une solitude qui n’appartient qu’à moi, entre pêché et réclusion. Encore et toujours les avions défilent au-dessus de mes épaules, me sortant à intervalles réguliers de ma torpeur d’anachorète.

Paris, dans un douce soirée de fin d’été, j’ai mis autant te temps à rejoindre la place Monge que je n’en aurais mis à me rendre sur la place de la cathédrale de Rouen. Paris ouverte aux quatre vents draine avec elle tout le limon de la Seine. Nous étions bien, dans la nonchalance des soirées sans lendemain, où l’heure de la montre disparaît pour laisser place à celle des rêves bleus. Encore du bleu, toujours du bleu, des néons et des enseignes, Paris a la couleur des rêves qui n’ont pas encore eu lieu.

Je coupe des fleurs de mon jardin pour réaliser un petit bouquet champêtre ; cosmos, sauge Wendy’s wish, géranium Roseanne, asters bleutés, tout en buvant mon café brûlant (il y a toujours du café dans les moments les plus doux de ma vie), tandis que je reprends la lecture de mon livre. Je repense à Paris, aux regards des femmes croisées et aux milliers d’histoires d’amour possibles encapsulées dans leurs jambes qui se croisent et les peaux qui se frôlent. Paris, ville des rêves qui n’ont pas encore eu lieu…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *